Frontière (Couleur) - Michel Redondo
Frontière (Couleur)
C'est un mur de tôle, parfois de grillage. Au delà de ce mur, un no man's land de quelques mètres, puis une autre barrière. Plus haute et plus sophistiquée, surmontée de caméras et détecteurs infrarouges, cette barrière est survolée par des hélicoptères et parcourue continuellement par des véhicules de surveillance de la police anti-immigration des Etats unis. Cette clôture prétend empêcher l'accès au USA. En trois sections, elle atteint 1120 km de long, soit le tiers de la frontière, de la Californie au Texas. Pour de nombreux sud-américains, ce mur est le barrage à une vie meilleure, de l'autre côté, aux Etats-Unis. Aussi, des milliers de clandestins tentent le passage chaque année. Beaucoup sont refoulés, d'autres ont moins de chance, 10 000 migrants sont morts en 20 ans en tentant de la passer clandestinement. La frontière entre le Mexique et les Etats-Unis est sans doute l'une des plus dangereuse au monde, notamment dans le secteur du désert de Sonora, au sud de la Californie. Elle se termine ici, à Tijuana, ou plutôt sur la plage de cette ville située au bord de l'océan Pacifique, à l'extrême nord-ouest du Mexique. Cette plage est coupée en deux par ce mur qui s'enfonce dans la mer à une centaine de mètres du rivage. Un mur de métal dévoré par la rouille, le salpêtre et les intempéries, un mur qui n'en finit pas de tomber en morceaux et d'être retapé pour perpétuer l'infamie. Par endroits on y a fixé des croix avec les noms de ceux qui sont décédés en essayant de le franchir, des cercueils aussi, rappelant le nombre de morts dans l'année. Car au bout de ce mur artificiel commence un mur naturel, encore plus long et plus impitoyable : des rivières aux eaux tumultueuses, des déserts glacés et brûlants où des familles entières, des enfants, des femmes, des hommes meurent chaque jour de noyade, d'épuisement, de déshydratation ou de froid. Devant l'indifférence du gouvernement des Etats-Unis et avec la complicité du gouvernement mexicain, qui se contente de simulacres de protestation, des associations organisent devant ce mur des manifestations, des rencontres culturelles ou autres, comme cet homme canon propulsé symboliquement par dessus cette frontière. Pour certains, le rêve américain se termine ici, à Tijuana, sans argent, refoulés plusieurs fois du pays voisin, ils se réfugient dans la drogue. D'autres, eux aussi expulsés, se dirigent vers les quelques foyers pour immigrants présents à Tijuana. Ceux ci les accueillent, les soignent, les nourrissent et les hébergent quelques jours. Et parce que le désespoir a toujours été plus fort que la peur, ils repartent et essayent à nouveau de passer de l'autre côté.
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